La musique tunisienne entre Zaza et festival(s).
Par Naoufel BENAISSA (Musicien et musicologue)

Après le festival de Carthage et le festival de la médina c’est le tour du festival de la musique tunisienne. Ces trois manifestations sont des occasions pour que les artistes tunisiens présentent leurs nouveautés et leur savoir faire. Cet été, le festival de Carthage a commencé par fêter le soixante dixième anniversaire de la Rachidia. Considérant, peut-être, qu’il est risqué de programmer la Rachidia toute seule en son ouverture, le festival a chargé Fadhel JAZIRI (qui s’est peut-être proposé) de concocter un spectacle à la « hadhra ». Or, cet artiste, talentueux et artisan de coups d’éclat, est musicalement incompétent.

Le cas Fadhel JAZIRI

Pour l’histoire, la Rachidia a son répertoire, ses compositeurs et ses musiciens dont feu Sadok THRAYA. Fadhel JAZIRI semble ignorer cette donnée. Sinon, comment expliquer la participation de Ahmed HAMZA ou Hedi DONIA ? Même Hédi JOUINI, Ridha KALAÏ et Ali RIAHI n’ont jamais écrit au sein de la Rachidia ni y ont adhéré en tant que compositeurs. C’est à se demander si l’anniversaire de la prestigieuse association n’était qu’un prétexte pour produire cette Zaza ?
Même si on considère que Fadhel JAZIRI a sauvé notre répertoire soufi de l’agonie avec « al-hadhra », fallait-il l’investir de la même mission en ce qui concerne le patrimoine profane cette fois-ci ? Doit on comprendre que nos musiciens sont incapables de promouvoir et de développer notre musique ? Si c’est le cas où est la solution ? Ou faudrait il la chercher encore une fois auprès de Fadhel JAZIRI ? Décidément, quand il s’agit de musique tout est permis. La Zaza en est justement la preuve. Il suffit de voir ces arrangements qui dérangent !
L’histoire retiendra que zaza est la « création » musicale du scénographe Fadhel JAZIRI de l’an 2005. Nous espérons que le contenu ne sera pas retenu par les générations futures. Auquel cas il va falloir considérer Fadhel JAZIRI non seulement comme faiseur de miracle mais aussi comme faiseur de patrimoine.

Le cas Rachidia

En fait, le soir de la zaza les mauvaises surprises ont commencé dés le début. La Rachidia a présenté un orchestre embelli d’une présence féminine de jeunes musiciennes rien que pour faire de la figuration. Heureusement que la sono –comme à l’accoutumé- était de mauvaise qualité, ainsi les dégâts étaient limités (à quelque chose malheur est bon). Allons donc ! Après 70 ans d’existence la Rachidia devrait se doter d’un ensemble réellement professionnel.

Cette glorieuse et prestigieuse institution a connu ses heures de gloire quand elle produisait le répertoire de ses artistes adoptifs comme Khmaies TARNÂN, Mohammed TRIKI, Salah al-MAHDI… et celui de ceux qu’elle a plus tard formés comme Mohammed SAADA, Abdelhamid BELALJIA et Tahar GHARSA. Jadis, c’était un lieu de rencontre de paroliers, chanteurs, musiciens..., afin d’inventer un langage musical digne de ce pays. Ainsi, la Rachidia a préservé un patrimoine, a produit un répertoire, a formé des créateurs et a encadré des générations. A cette époque, elle était prise par une cause et tout convergeait dans le même sens.
Aujourd’hui, la Rachidia est dans tous les sens et sans but précis. Elle est devenue une vieille structure qu’on maintient en vie. Nous vivons une époque où la musique tunisienne se perd comme au début du XX ème siècle.
Cette association musicale est gérée dans son bureau par des membres qui ne sont pas impliqués dans le domaine. Ils ne sont ni paroliers, ni musicologues, ni critiques, ni hommes de lettres ou de culture, ni autrement concernés par la musique. Quelle que soit leur bonne foi, ils ne peuvent être conscients ni sensibles à la gravité de la chose. Faut-il s’étonner alors que pour son soixante dixième anniversaire on a fait une « zaza », et c’était seulement l’occasion pour ne pas ignorer la Rachidia ? En 2004, on a fait l’ouverture du festival de Carthage et celui de Hammamet en hommage à Khmaies TARNÂN… et la Rachidia a été absente.
Après 70 ans d’existence, la Rachidia doit aller de l’avant et changer radicalement de statuts et de mode de fonctionnement. A par l’enseignement (qu’il faut consolider par l’organisation de stages et de concours) et l’orchestre ( qui doit être réellement professionnel), la Rachidia doit investir dans la recherche musicologique ( création d’un laboratoire, publication de revue musicale, organisation de colloques et de séminaires), dans la création (pour laquelle il faut consacrer un budget conséquent et faire des commandes) et dans la sauvegarde du patrimoine musical (qu’il soit rituel, profane ou populaire) avec une approche scientifique et académique tout en se dotant des moyens humains, techniques et financiers nécessaires. Dans son état actuel (ses statuts, son bureau et son budget), la Rachidia ne peut être à la hauteur de ces ambitions.
Pour finir et à propos de l’orchestre. Sans détour, il est clair que l’orchestre de la Rachidia finira par être celui de Zied GHARSA, qui est en lui-même, une valeur incontournable, mais c’est la personnification qui va dérouter la Rachidia et lui faire perdre sa notoriété et sa crédibilité. Cette association doit travailler sur l’authenticité de notre patrimoine musical, les styles d’écriture, l’évolution des modes et des rythmes et redéfinir les caractéristiques de notre musique avec des outils académiques et des éléments objectifs. Ainsi le potentiel humain doit servir l’institution, la musique et la mission et non le contraire. Auquel cas le risque est d’imposé une version personnelle aux dépends de la quête de version diverses et authentiques.

Le cas Zied GHARSA

Il est vrai que la musique tunisienne a besoin d’un souffle nouveau, de renouveler son langage musical. Comment y parvenir si même Zied GHARSA, lors de son spectacle au dernier festival de Carthage, a présenté du consommable ? A part le fsal sîka chanté en duo avec Fergani, le reste était pour faire du « jaou » (de l’ambiance). Il faut savoir dépasser les clichés révolus et exploiter d’autres modes (tubû`) que le mhayyar sîka et le hsîn saba. Notre jeune virtuose national s’est trompé d’époque. Il devrait contribuer, réellement, à l’élaboration d’une musique tunisienne nouvelle. Peut-être que Zied n’a pas encore de pensée musicale claire et n’est pas encore conscient des vrais enjeux. Quand on a le talent qu’il a, ses dons et sa maîtrise de la musique, on n’a pas le droit de faire comme le commun des mortels. Il a un rôle à jouer et une mission à assumer comme l’a fait à l’époque Khmaies TARNÂN. Zied Gharsa devrait faire comme Zied RAHABANI : Ne pas se contenter d’être le fils de son père et se promouvoir comme étant l’artiste de son époque.

Crise de créativité

Le festival de Carthage version 2005 a fait en sorte de programmer le maximum de chanteurs et spectacles musicaux tunisiens. La musique tunisienne produite était en réalité de la variété. Même ceux qui ont essayé de présenter de l’art musical et d’émerger du lot, n’ont hélas, pas convaincu. Il est vrai qu’on soigne de plus en plus la mise en scène, l’effort est louable mais le plus important reste l’art en lui même. La création. Nos compositeurs, hélas, manquent de créativité et de savoir faire. Le festival de la musique tunisienne en est la preuve.

En fait, tout est à revoir. La manière de penser notre musique et de l’enseigner. Les buts, les échéances et les défis. Les orchestres, les institutions et leurs statuts. Sinon, on va continuer de voir n’importe qui s’improviser compositeur, arrangeur, maestro, parolier ou critique. On va continuer de produire des chansons « plates », sans tension ni détente, sans sens ni raison d’être. Le mieux qu’on puisse espérer, une bonne chanson de variété, sympathique et bien réfléchie, à l’instar de ce qu’a présenté Zied GHARSA ou Nabiha KARAWLI cet été (ce qui n’est pas rien). Ceci nous explique pourquoi le festival de la musique tunisienne ne convainc pas malgré toutes les tentatives et la bonne foi des organisateurs. Le résultat est que chez nous, notre musique, dont la qualité est de plus en plus contestée, disparaît au profit des musiques étrangères de plus en plus présentes. Il ne faut pas s’étonner alors de voir les festivals amenés à recourir à « l’importation » ou au « réchauffé » et au « déjà vu » à l’instar du festival de la médina.
La musique est plurielle. D’abord il n’y a pas que la chanson, ensuite les formes et les genres de musique ne cessent de se diversifier. Alors que les autres bougent, nous sommes figés. Si on ne se penche pas sur le sujet, il faut s’attendre à continuer de voir du tout et n’importe quoi. De « maltraiter » notre patrimoine musical et de faire du ridicule notre quotidien. Faut-il rappeler comment on a interprété dans Zaza ya zahratan de Khemaies TARNÄN à laquelle on a greffé l’introduction de ya jaratal wadi de Mohammed ABDELWAHAB ou lors du concert de Zied GHARSA l’introduction de la chanson farkh ‘al-kanalo. était « arrangée ». On ne porte pas de papillon quand on porte une jebba. Question de goût et de bon sens avant d’être de technique d’écriture musicale !
C’est justement ces erreurs d’appréciation et de bon sens qui ont dérangé lors de la clôture du dernier festival de Carthage. Imaginez si le spectacle avait commencé par la « Danse du violon » et pris fin par Zarzis en passant par les chansons de Ridha KALAI. Imaginez ce spectacle sans ces pauvres danseurs. Imaginez ce qu’on aurait gagné en temps, en argent et en qualité.

La dernière session du festival de Carthage a été caractérisée par différentes choses des bonnes comme des moins bonnes : une direction artistique de qualité, une communication qui laisse à désirer, une meilleure qualité des spectacles (quelles flammes de la passion ! merci Raouf Ben Amor), une sono dramatiquement nulle… et des « spectacles » musicaux en ouverture et en clôture où les musiciens n’ont fait qu’interpréter, suivre et subir. Il est vrai qu’il y a des musiciens artisans mais il y a aussi des architectes.


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